"Comment devenir artiste en trois leçons" (n°2) ou "Encore plus de plaisir"

Texte de la conférence de la biennale The Mosaic Experience 2018

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    Bonjour, je m'appelle Martine Blanchard. Depuis vingt ans que j'exerce le métier d'artiste mosaïste, j'ai été en relation avec beaucoup de personnes, dans mon atelier-galerie, dans différentes expositions à l'extérieur, dans les stages de formation que j'organise, et dans des lieux de soins dans le domaine thérapeutique et psycho-social. J'écris aussi des textes dans des revues spécialisées. J'accompagne les personnes dans la recherche de leur expression personnelle, et les conduis vers une autonomie créatrice. Pour cela, je sépare le domaine technique du domaine de l'expression artistique.

En prenant appui sur mes observations, et sur des expériences vécues, je voudrais vous parler aujourd'hui de la très large utilisation de modèles dans beaucoup de stages, et plus largement de la copie. Je voudrais insister sur le fait qu'une autre proposition existe, en dehors de la consommation et de la reproduction, y compris de modèles édités dans des livres. C'est d'ailleurs ce que j'ai fait pendant onze ans dans un centre de postcure pour femmes malades alcooliques : travailler sans proposer de modèles. Quasiment tout le monde a réussi à s'exprimer avec ce médium, de façon satisfaisante pour chaque personne. Chaque personne est unique, chaque production l'est aussi. Je ne vois toujours pas l'intérêt d'un atelier où tout le monde fait la même chose, et parfois en plus dans le style de celui qui le dirige.

Ce texte a été enrichi et alimenté par des discussions avec d'autres mosaïstes que je voudrais remercier : Elisabeth Laure, Sandrine Perrin, Kelley Knickerbocker, et Julie Sperling. Je citerai les deux dernières avec leur accord, notamment Julie Sperling pour son texte remarquable dont le titre est « J'aurais aimé y penser ».

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Les loisirs créatifs se sont développés, et les stages de formation de toutes sortes pullulent. Moi-même, j'accueille dans mon atelier des hommes, et des femmes en majorité, de tous les milieux sociaux et de toutes les régions (entre 25 et 75 ans). Dès le départ, j'avais l'intime conviction et la détermination que je ne pouvais pas accepter, de la part des stagiaires ou des patientes, la place de « celle qui sait tout », bref, de l'expert. J'ai plutôt développé une posture qui n'est pas dans l'air du temps.

Beaucoup de propositions de stages fleurissent sur Internet, très racoleuses, certaines même sans contenu, avec seulement des photos de belles plages. Les formations sont devenues des biens de consommation. Depuis mes débuts de pratique professionnelle, j'ai pu remarquer un certain changement concernant les motivations et les demandes de certaines personnes. Auparavant, elles venaient dans un but précis : « Je voudrais faire une table en mosaïque et je voudrais apprendre la technique », par exemple. Et elles se mettaient en apprentissage, au travail.

Aujourd'hui, la demande s'est transformée, soutenue par les médias et le discours ambiant. Le concept « La pratique de l'art à la portée de tous et tout de suite », tel qu'il est souvent vanté et vendu, est mensonger face à la réalité de l'apprentissage, qui suppose qu'on prenne tout le temps qu'il faut et que l'on se donne la peine nécessaire, tout en acceptant l'imperfection, et de ne pas tout maîtriser. J'ai lu, dans un catalogue de formation professionnelle, un titre : « La mosaïque sans hic », qui ne détrompe pas les espoirs de facilité des stagiaires, mais au contraire les alimente.

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Beaucoup de stagiaires veulent des modèles, elles disent : « Je fais ça seulement pour le plaisir », comme si le fait que ce soit un travail supprimait le plaisir, je dirais même : « Le plaisir, ça se travaille ! ». On entend aussi « Je fais ça en amateur, sans me prendre la tête ». Mais amateur, ça veut dire « aimer ce qu'on fait », et non pas « sans se donner du mal ». Ça permet d'éviter de se mettre au travail. Ça équivaudrait à dire à un prof de cuisine : « Je veux juste apprendre à cuire des œufs » ou à un prof de musique : «  Je veux juste apprendre à jouer Au clair de la lune ». C'est aussi comme si quelqu'un disait : « Tiens, moi aussi je vais écrire un livre. Bon, mais qu'est-ce que je vais bien pouvoir dire ? ». Il y a une inversion dans le désir : Non, quelqu'un a quelque chose à dire et se dit : « Je vais écrire un livre ».

La croyance selon laquelle on pourrait « devenir artiste » en se « frottant à lui » est passée à la vitesse supérieure en devenant une sorte de cannibalisme. Il suffirait aux stagiaires de payer pour qu'il y ait un effet de vases communicants entre l'artiste et elles, et elles recevraient ainsi par transfusion : l'inspiration, le sens artistique, le choix des couleurs et des formes, bref, tout ! Il faudrait que je rajoute un outil à ma pratique : l'entonnoir, comme pour gaver les oies. Et comme on sait, ça les amène plutôt vers la mort que vers la vie.

Quelques exemples à ce sujet : au cocktail d'inauguration de Chartres 2016, une femme vient vers moi et me dit : « La première mosaïque que j'ai faite, c'est ton tableau ». Elle me le montre sur son I-Phone, et je vois une copie conforme d'une de mes œuvres. Elle me dit : « Cette année, j'ai proposé un tableau dans le style aborigène. Il y a deux ans, j'en présentais un dans le style africain ». Je lui dis avec humour : « Viens faire un stage chez moi, et je t'accompagnerai dans la recherche de ton expression personnelle ».

Voici ce que j'ai trouvé dans le livre L'art des Aborigènes d'Australie de Wally Caruana : « Les prérogatives des artistes d'utiliser certains dessins sacrés et de représenter certains sujets religieux sont strictement réglementés (…). Se servir des dessins d'autrui sans en avoir la permission constitue l'une des plus graves violations de la loi aborigène (…). Par l'usage qu'il fait de dessins qu'il a hérité de ses ancêtres, l'artiste [aborigène] proclame son identité, ses droits et ses responsabilités, définit les rapports qui lient l'individu et le groupe, et affirme sa relation avec la terre et avec le rêve ».

Autre exemple : sur Facebook, une mosaïste met en commentaire sous une photo de tableau : « Tiens, il faudra que j'essaye ça un de ces jours, dis-donc Untel, tu fais des stages ? ». Julie Sperling cite en titre, dans un texte sur son blog, la phrase d'un commentateur : « J'aurais aimé y penser ». Ce qu'elle note dans ce texte et que je voudrais souligner aussi, c'est que tout cela se dit et se fait « en toute innocence et désinvolture ». Il ne se passe pas une semaine sans qu'on ne me pose, par e-mail ou directement dans mon atelier-galerie de la part de simples visiteurs, des questions sur le « comment ? ».

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La responsabilité de l'artiste
Le danger de l'art consumériste, c'est que cela n'incite pas les personnes à se prendre en mains dans le domaine de la créativité, dans une expression artistique autonome et singulière. La définition du mot « créativité », c'est : la capacité, le pouvoir qu'a un individu de créer, c'est-à-dire d'imaginer et de réaliser quelque chose de nouveau. Marcel Duchamp disait à propos de l'artiste : « Sa lutte vers la réalisation est une série d'efforts, de douleurs, de satisfactions, de refus, de décisions ». Et pour le pédagogue Bertrand Schwartz, « la créativité et l'imagination exigent d'apprendre à se poser des problèmes ».

Dans les ateliers de peinture des maîtres anciens, la copie de modèles permettait d'apprendre à travailler. Maintenant, que ce soit en fournissant des modèles, ou en acceptant d'être copiés eux-mêmes, certains artistes formateurs, flattés, n'aident pas les stagiaires à se décoller de l'identification à l'artiste. Leurs exercices seront exposés sans vergogne comme des œuvres, et les stagiaires pourront faire « comme si » ils étaient artistes.

Le danger des modèles, c'est que les personnes sont dépossédées de leur possibilité de créativité, et ainsi l'artiste, se positionnant à la place de « celui qui sait », les conforte dans la peur qu'elles avaient de ne pas être à la hauteur (pour dessiner, choisir les couleurs, etc), au lieu de les accompagner et les soutenir dans la découverte de leurs capacités.

Certains stagiaires ont le fantasme qu'ils pourraient tout me prendre, comme si j'avais quelque chose. La formation humaine est aussi selon moi quelque chose de beaucoup plus subtil. Nous sommes beaucoup d'artistes à dire que l'exercice d'un art nous maintient dans une zone d'équilibre, sans quoi nous aurions peut-être sombré dans la folie ou la délinquance. Je revendique et protège une attitude « d'accueil de l'inconnu ». Il s'agit pour moi de transmettre un peu de ce que je vis en tant qu'artiste, au lieu d'être dans la position d'un expert qui apprendrait à quelqu'un à « être un artiste ». Ce qu'on va partager d'égal à égal, c'est le vide et la solitude, et ça c'est quelque chose qui s'éprouve. Donc ici, pas de méthode certifiée, chaque jour sur le métier remettre son ouvrage, rien n'est acquis définitivement.

Le manque n'est pas à la mode. Tout le monde veut des certitudes. La mode est de vouloir tout maîtriser. Le « processus créatif » de l'artiste, celui-là même qui lui permet de rester dans une zone d'équilibre, cette fragilité-là engage un processus « contagieux », ce qui est tout le contraire d'une attitude volontariste. On n'est sûr de rien, et surtout pas de résultats. C'est un pari qui vaut le coup.

Ma position éthique se traduit par le respect et la non-infantilisation de la personne, en soulignant sa capacité à affronter les difficultés plutôt qu'en minimisant celles-ci dans un  discours rassurant. J'ai rencontré beaucoup de personnes ayant du plaisir à se confronter à de la difficulté plutôt qu'à du « facile ». Cette posture qui est la mienne engendre souvent dans un premier temps une certaine frustration chez les personnes en demande de plaisir immédiat. Mais comme le disait Lacan, « toute formation humaine a pour fonction, par essence et non par accident, de refréner la jouissance ».

Après, quelquefois longtemps après, les stagiaires prennent conscience d'avoir conquis leur autonomie, et que celle-ci va leur ouvrir un immense champ de possibilités créatives et donc d'encore plus de plaisir.

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Pourquoi ce copiage sans vergogne ?
Sans doute du fait de la grande variété des matériaux disponibles et accessibles à tous, mais aussi et peut-être surtout à cause du manque de considération de l'artiste par le grand public, encouragé en cela par l'ignorance, voire le mépris des critiques d'art et donc des médias, pour lesquels la mosaïque dans son ensemble reste apparentée à ce qu'on appelle aujourd'hui les « loisirs créatifs », domaine où la copie est non seulement tolérée mais encouragée et valorisée comme « œuvre » en tant que telle.

- Du point de vue technique, j'ai un savoir-faire professionnel qui peut se transmettre (outils, matériaux, etc.) et donc permettre à toute personne qui le souhaite de se mettre en apprentissage.
- Du point de vue de l'expression artistique, j'accompagne les personnes dans la recherche de leur expression singulière et les conduis vers une autonomie créatrice. Chacun est invité à puiser dans ses ressources personnelles et non pas dans des modèles extérieurs.

Selon Maguy Marin, chorégraphe : « La peinture, la musique, la littérature, le théâtre, le cinéma, les arts plastiques, ne sont pas les échappatoires d'une réalité pénible. C'est exactement l'inverse. Ce sont des moyens puissants et dynamiques pour se ressaisir d'une réalité en mouvement, et en faire un levier, une arme ». Je citerai  Kelley Knickerbocker, artiste de la biennale, qui nous dit (dans le catalogue, p.43) : « Je dépense beaucoup d'énergie en essayant d'imposer un ordre dans le chaos de mon existence, avec plus ou moins de succès. Le processus de fabrication de l'art est une extension de cet effort ». A titre d'exemple, elle décrit ainsi son propre chemin de recherche : « Je passe aussi beaucoup de temps à analyser les propriétés des matériaux et leurs attractions/aversions (les deux sont nécessaires) les uns envers les autres ».

A propos de la phrase « J'aurais aimé y penser », Julie Sperling commente : « Je reçois ces idées parce que je fais le travail. Je passe mon temps dans l'atelier, je fais un remue-méninges, j'arrive avec des idées terribles, et je trouve des bonnes idées (et souvent les premières évoluent dans le second). Je suis constamment en train de penser, d'observer, de jouer, de lire, de relier les points, de trouver ma voie, et de faire et défaire ». Plus loin, elle nous dit : « Des heures passées seule dans mon atelier, certaines heureuses, certaines angoissées ».

Ce n'est pas pareil, un artiste qui est dans une démarche de travail de recherche, qui a un moment donné trouve quelque chose, et quelqu'un qui passe par là et lui « chope » l'idée
Je tente une proposition pour définir ce qu'est le style d'un artiste mosaïste contemporain. Il comprend : le choix des matériaux, la façon de les tailler (ou non), la façon de les coller, la façon de les associer, et ce que ça exprime de personnel.

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La valeur marchande
Un « petit » détail « accessoire » : il ne faut pas oublier la valeur marchande d'une œuvre d'art. Beaucoup d'artistes vivent de leur art, c'est mon cas. Ce n'est pas de la chance, c'est du travail. Ce n'est pas non plus la même chose de vendre à prix cassés ou au juste prix. A la différence d'un artisan qui vend un savoir-faire, un tarif horaire et des matériaux (comme mon garagiste que je respecte beaucoup), un artiste vend des idées et de la notoriété. Donc, il n'y a pas que nous que ça dérange et sommes lésés par cette copie. Nos clients aussi, car c'est cela qu'ils nous achètent : nos idées, et la mise en œuvre personnelle de celles-ci.
Les stages aussi sont une source de revenus, c'est vrai. Mais j'ai le droit de choisir une façon de travailler et de transmettre, et donc d'avoir une éthique. D'autre part la Maison des Artistes, à laquelle je cotise pour ma protection sociale, exige que la majorité des revenus provienne de la vente d’œuvres, les stages de formation ne devant pas dépasser un certain montant
Tout ce qui se fait actuellement avec la technique de la mosaïque ne participe pas de manière égale à la valorisation de la mosaïque contemporaine en tant qu'art majeur

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L'affaire Basquiat
Prenons l'exemple d'un tableau de Jean-Michel Basquiat, artiste new-yorkais habité par ce qu'un journaliste a appelé « la rage créatrice », et mort d'une overdose à 28 ans en 1988. Je voudrais vous parler de son tableau « Two Heads on Gold », qu'il a réalisé à 22 ans en 1982. Quelqu'un a tenté de reproduire en mosaïque ce tableau. La personne n'a pas cité le nom de Basquiat lors de sa première publication sur Facebook, mais le sien. Cette mosaïque a été vue récemment dans une exposition, et sur l'étiquette au mur, il est indiqué le nom de cette personne, et le titre : « Graff ». Comme si tous les graffs se valaient.

En préambule, je voudrais dire que certains peintres (comme Chagall, par exemple) ont demandé à des mosaïstes de reproduire leur tableau à l'identique, et non pas « interpréter ». C'est le nom du peintre qui était mis en avant, car c'est lui l'auteur, et pas du tout celui du mosaïste. Ici, nous pouvons observer que la personne s'est permis de couper en deux le tableau de Basquiat, le vidant ainsi de sa substance, en insistant surtout sur la virtuosité technique qui du coup devient absurde. Que quelqu'un ait envie de reproduire une œuvre pour la mettre dans son salon, ok, mais ça n'a rien à faire dans une expo d'art de la mosaïque aux côtés de vrais créateurs. Cette personne exécutante qui maîtrise la technique, ne se pose aucune question. C'est fait en toute innocence.

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Cela me conduit à souligner la responsabilité des artistes formateurs qui reçoivent ces stagiaires, et qui leur font croire que ce sont des œuvres d'art, alors que ça reste un exercice, au mieux un défi personnel.

C'est le moment de citer à nouveau Maguy Marin : « Ce monde de l'art qui cherche à reproduire est consternant. Je pense que l'acte de création est comme une résistance, comme persister dans son être, parce que l'acte que tu poses te fait survivre ». « C'est à dire qu'en création tout est permis. Il ne faut pas vouloir réussir. Tu fais une chose, c'est pas bien, tu jettes. Une création, lorsqu'elle est terminée, n'est qu'un jalon parmi d'autres. Elle est bien, tant mieux, ça va pas, tant pis. Tu en fais une autre. Je suis pour essayer, essayer, essayer encore. Non pas parce qu'on fait une œuvre d'art, mais parce qu'en fait on exerce une façon de vivre. C'est primordial de se dire qu'on n'est jamais construit une fois pour toutes. Mais à croire que ce besoin que l'on a d'être reconnu ou que l'on nous dise « tu as bien travaillé », est vraiment important vu sa persistance. C'est très énervant, car il n'y a pas de su-sucre à la fin, pour personne : c'est juste le bonheur de pouvoir atteindre une intensité de vie ».

Il y a une différence entre copier ce que fait un artiste, et le choisir comme repère, comme référence. On connaît cette phrase « Faites comme moi mais ne faites pas ce que je fais », ou comme Jacques Lacan à ses disciples de l'Ecole freudienne : « Faîtes comme moi, mais ne m'imitez pas ». Apprendre de quelqu'un, c'est peut-être plutôt acquérir une plus grande confiance en soi, un champ d'expression plus vaste et plus libre. Je suis très touchée de voir certains de mes stagiaires voler de leurs propres ailes, inventant et osant. Julie Sperling dit, à propos d'artistes qui l'étonnent : « C'est plus une ouverture de possibilités, et un moyen de me propulser vers de nouveaux territoires (…). Je commence à être un peu fatiguée de faire le travail des autres à leur place, et à la fin ça n'aide vraiment personne (…). Je ne suis plus en train de donner des réponses rapides et faciles, car il est plus facile de demander que de creuser ». Elle cite son amie Deb Engelbaugh : « Je ne suis pas obligée de m'immoler pour garder les autres au chaud ».

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                Martine Blanchard
                ©
Avril 2018                           


Démarche artistique

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    L'expression artistique est vitale pour moi depuis l'école maternelle. Après de nombreuses expériences artistiques (peinture, bijoux, textiles), j'ai trouvé depuis 18 ans, dans l'art de la mosaïque ancestrale et exigeante, une grande liberté d' expression ; une expression artistique originale et contemporaine.

    Mon travail se situe dans le courant de la mosaïque contemporaine, qui est en pleine effervescence et en même temps méconnue. Cet art est vivant, et est aujourd'hui porté par des artistes qui perpétuent autrement les techniques traditionnelles (les outils utilisés sont toujours la marteline et le tranchet mais au service d'une expression contemporaine). En s'éloignant petit à petit du figuratif, le mosaïste contemporain n'est plus un simple exécutant, il s'est affranchi de la tutelle des peintres pour chercher et défendre un style personnel, ce qui me permet d'affirmer que la mosaïque est devenu un art majeur au même titre que la peinture ou la sculpture.

    Ma démarche artistique est très liée aux matériaux que j'utilise. Soit je pars d'un matériau qui me déclenche une idée, soit j'ai une idée et je vais chercher les matériaux qui vont me permettre de l'exprimer. Par exemple en ce qui concerne les très grandes huîtres perlières, c'est un matériau si beau qu'il en est intimidant. Je me suis alors mise à « tourner autour » au propre comme au figuré, et ça a donné toute une série de tableaux que j'ai appelé « ondes ». Ce qui m'intéresse c'est qu'il y ait dans mes tableaux de la puissance et du raffinement en même temps.

    Pour moi la mosaïque n'est pas une juxtaposition de petits morceaux de couleur, c'est plutôt une tentative jouissive de jouer avec la lumière sur le déploiement des tesselles et de les faire vibrer entre elles. J'aime me « battre » avec la couleur, j'aime cultiver la dynamique du paradoxe, du contraste des matériaux et de la manière de les tailler : translucide et opaque, mat et brillant, précieux et brut, rugueux et poli, etc. Mes matériaux de prédilection sont le marbre, le granit, les pâtes de verre, l'or de Venise, les perles, la nacre, les coquillages, le verre ancien, etc... J'aime aussi chercher et tester des matériaux inédits comme le mica gris et la dentelle ancienne.


                Martine Blanchard
                © octobre 2017

                            

        

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Sur la route de la nacre

« De l'école des beaux-arts de Rennes à l'ouverture de son atelier de mosaïque contemporaine à Auray, c'est un cheminement plutôt qu'un parcours.
Il s'agit pour Martine Blanchard de « tracer sa route ». Sans se mettre dans l'errance, elle avance, guidée par ses balises : couleurs et matières, relations humaines, recherche.

Elle aime « se battre » avec les couleurs et ne se contente pas de les faire vibrer entre elles mais cultive la dynamique du paradoxe et du contraste des matériaux, et de la manière de les tailler : translucide et opaque, mat et brillant, précieux et brut, rugueux et poils, rondeurs et arêtes vives.

Matériaux parfois inattendus, mais toujours respectés dans leur essence, telles ces pierres à images » ou les huîtres perlières, elle sait faire jouer la lumière sur des surfaces modelées, à la limite de la sculpture. Le ciment qui accueille les tesselles porte les traces définitives d'une émotion sensuelle.

Martine Blanchard à trouvé dans l'art exigeant de la mosaïque une grande liberté d'expression personnelle, originale et contemporaine qu'elle sait partager : le public ne s'y est pas trompé, qui lui a attribué son premier prix lors des « rencontres internationales de mosaïque » à Chartres en novembre 2008. »

Hélène Bartoccioni, 2009

Au cœur de la pierre

Depuis plusieurs années, une partie de ma recherche en mosaïque consiste à sélectionner des blocs de schistes. Ces blocs renferment des motifs produits par la « compression cuisson » (d'après les géologues) des schistes  et l'infiltration des strate par des eaux changées en fer et manganèse.
Encore faut-il ouvrir la pierre pour voir ce qu'elle a dans le ventre, et choisir parmi ces fragments ceux qui me parlent le plus.
Il s'agit ensuite de mettre en scène ce matériau de départ, cadeau de la nature ; de lui construire un écrin propice à exalter sans l'étouffer la richesse des motifs naturels, et de leurs infinies variations chromatiques.

Au gré de l'inspiration, les fragments de roche sont encastrés dans un lit de mortier teinté, cernés de tesselles de pâte de verre, de granite, de marbre, d'éléments métalliques : se trouvent alors associées, selon un ordre et un rythme qu'elles me dictent autant que je les choisis, les teintes et textures naturelles produites par le feu primordial, et celles produites par le génie humain des arts du feu et de la sidérurgie.

Ainsi naissent des paysages imaginaires, des figures symboliques, des formes totémiques. Parfois, la quasi-symétrie des deux motifs révélés par l'ouverture d'une faille m'incite à les disposer bord à bord : une sorte de « test de Rorschach » en technicolor, donc chaque spectateur posséderait une clef particulière...

À côté du ravissement esthétique et de l'interrogation existentielle ou métaphysique, ne peut-on en effet voir, dans cette démarche d'exploration de la fêlure, et d'exposition de la richesse intérieure, une métaphore de la création artistique ?

                      


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